La malle d’archives de Laurence Chauvy : mémoire familiale et généalogie
Littérature - VD
Lettres, journaux intimes, photographies: une malle retrouvée dans la maison familiale à Bex (VD) a donné à Laurence Chauvy la matière d'un livre revenant sur la vie de plusieurs générations de sa famille. Dans "La Malle d'archives", l'écrivaine vaudoise fait revivre ces ombres avec tendresse, mêlant enquête généalogique et réflexion sur la mémoire.
Du canton de Schaffhouse au Chablais vaudois, le récit suit deux branches familiales qui finissent par se rejoindre lors du mariage des parents de l'auteure. "Voilà que surgissent comme par magie les lieux perdus, les visages effacés. Il s'agit maintenant de faire du texte, du sens avec ces images", écrit-elle dans le livre publié mercredi dernier par la maison d'édition franco-suisse 5 Sens Editions.
Serruriers, géomètres, botanistes...
D'un côté, les Chauvy et les Schluchter, installés à Bex: une famille nombreuse et modeste, composée de serruriers, de géomètres, d'oncles partis lutter en Amérique ou cultiver des vergers en Argentine. De l'autre, les Schnetzler, les Berdez, les Paquier et les Piccard: un monde plus intellectuel, peuplé de pasteurs, de professeurs, de botanistes et de juristes.
L'arrière-arrière-grand-père maternel, Jean-Balthasar Schnetzler, professeur à l'Académie de Lausanne, collabora notamment avec Henri Nestlé à la mise au point de la fameuse farine lactée. Celle-ci fut testée sur son propre nourrisson, Charles Schnetzler, qui ne tolérait pas d'autre nourriture.
Les aéronautes Auguste et Jean Piccard étaient des cousins éloignés, eux-mêmes apparentés au peintre Eugène Burnand. Arnold Schluchter fut le fils illégitime présumé du conseiller fédéral Louis Ruchonnet. La saga familiale s'entrelace ainsi à l'Histoire, sans jamais pourtant se confondre avec elle.
A la première personne
"La Malle d'archives" se distingue d'une simple généalogie par la voix de Laurence Chauvy. Elle ne se cache pas derrière les documents: elle les commente, les interroge, parfois les conteste. Elle intervient à la première personne, évoque sa mère en fin de vie qui somnole sur un canapé tandis qu'elle déchiffre des cahiers d'écriture. Elle avoue ses propres lacunes, ses doutes, ses émotions, notamment face aux quelque 1800 photographies retrouvées dans la malle.
Son modèle? Marguerite Yourcenar, mais sans la "condescendance" que celle-ci manifeste parfois à l'égard de ses aïeux, dit-elle. L'écrivaine, journaliste et critique d'art vaudoise aime les siens, les traite avec respect et tendresse, consciente qu'elle "ne peut les restituer qu'imparfaitement".
En réalisant ce travail, Laurence Chauvy s'est d'ailleurs découvert "une sorte de passion pour les détails anodins, cette idée, justement, que rien n'est anodin. Ni les mauvais poèmes, ni les croquis qu'on garde "en souvenir". "Honnêtement, je serais incapable de dire si mes ancêtres vont se retourner dans leur tombe ou s'ils se sentiraient touchés de voir ainsi exposés les efforts et les fruits de leurs vies, leurs failles aussi", avoue celle qui a travaillé pendant 20 ans au quotidien Le Temps.
Gens ordinaires
Le livre est traversé par une méditation constante sur la mémoire, l'écriture et la mort. Cette dernière "suinte" de la malle, selon le mot de l'auteure. Dans les écrits de son arrière-grand-père, Charles Schnetzler, devenu pasteur, les décès et les enterrements sont monnaie courante.
"La Malle d'archives" n'est pourtant pas un livre sombre. Il célèbre au contraire la vitalité de gens ordinaires qui ont traversé deux Guerres mondiales, des épidémies, des deuils d'enfants et des exils, sans jamais cesser d'écrire, de dessiner, de planter des vignes ou de faire du théâtre amateur.
Le prolixe Charles Schnetzler rapporte notamment, dans les 51 volumes de son journal, les grands événements de son époque: guerres, élections, un tremblement de terre dévastateur au Japon en 1923 ou encore le "cyclone" de 1926 à La Chaux-de-Fonds.
Elle s'attache aussi particulièrement au destin des femmes de sa famille, notamment à celui de sa grand-mère maternelle, Germaine Mariller. Dans son agenda, celle-ci fustige Hitler, pleure au cinéma devant "Marie-Claire" de Marguerite Audoux, et note, entre deux angoisses, l'arrivée des premières hirondelles.
Bex, personnage du livre
Ecrite dans une prose élaborée, parfois dense et souvent poétique, "La Malle d'archives" est parsemée de citations littéraires et d'extraits des archives découvertes dans la malle. Bex y tient aussi une place à part. Laurence Chauvy évoque avec affection la petite bourgade vaudoise, ses cloches, ses bains, ses salines et son Avançon capricieux, mais aussi les célèbres hôtes qui la fréquentèrent, Chateaubriand, George Sand, Balzac ou encore Nietzsche.