Précarité des athlètes suisses : la réalité financière du sport d’élite
"La situation n'a pas évolué en 20 ans"
Le système suisse de financement du sport livre les athlètes olympiques à eux-mêmes. Des voix s'élèvent pour les aider à couvrir l'AVS et les assurances, comme le démontre une enquête de Keystone-ATS.
L’explosion des revenus de certaines personnalités du sport donne le vertige. Le hockeyeur Macklin Celebrini, signataire cet été du plus gros contrat de l'histoire de NHL, doté de 18,8 millions de dollars par année jusqu’en 2032? Un démuni, en comparaison des 300 millions de dollars que le footballeur Cristiano Ronaldo aurait touché sur la seule année 2025, selon le magazine Forbes.
Loin du quotidien des stars du "sport business", de nombreux athlètes suisses doivent faire face à une réalité économique plus délicate. S'ils peuvent bénéficier de certaines aides, la plupart des sportifs de haut niveau ne bénéficient d'aucun contrat, et sont avant tout des auto-entrepreneurs, récompensés lorsqu’ils sont victorieux (50'000 francs pour un titre olympique en individuel), mais livrés à eux-mêmes en cas de contrecoups.
"Je ne cotise pas pour ma retraite, et si je me blesse, c'est pour ma pomme", résume Martin Dougoud, 4e en kayak-slalom aux Jeux de Paris en 2024. Les meilleurs talents du sport suisse doivent ainsi recourir à de nombreuses sources de financement pour pouvoir vivre en tant qu'athlète.
"La situation n'a pas évolué en 20 ans"
Une situation connue jusqu'au sommet de Swiss Olympic, comme en témoigne Sergei Aschwanden, membre de son Conseil exécutif. "Plus de 70% des athlètes de haut niveau en Suisse gagnent moins de 14'000 francs par année, ce qui m'évoque de la souffrance et de la tristesse. D'autant plus que la situation n'a pas évolué en 20 ans", s'émeut l'ex-judoka, médaillé de bronze aux JO 2008.
La situation varie cependant énormément entre les disciplines olympiques. Si le ski alpin bénéficie d'une vaste couverture médiatique et d'un statut d'icône nationale qui attirent les sponsors, d'autres sports peinent à joindre les deux bouts dans une relative indifférence.
"Je suis championne d'Europe, j'ai participé aux Jeux de Paris, j'ai battu tous les records de Suisse l'an dernier sur l'ergomètre et je n'ai aucun sponsor à mettre sur ma jaquette. Zéro. Et ce n'est pas normal", enrage la rameuse Célia Dupré, titrée au sein du quatre de couple helvète aux Européens de Varese début août.
A l'image du fédéralisme, le système de financement du sport d'élite en Suisse repose sur un système complexe et décentralisé. La Confédération, via l'Office fédéral du sport, délègue l'organisation du sport d'élite à Swiss Olympic, qui attribue les "Swiss Olympic Cards" en accord avec la fédération concernée, sésame indispensable pour prétendre à des soutiens publics.
Au niveau national, l'essentiel de la manne financière provient des revenus perçus via les taxes sur les jeux d'argent, qui sont ensuite reversées aux athlètes via la fondation de l'Aide sportive suisse. En 2025, cette dernière a distribué 12,6 millions de francs répartis entre 1358 athlètes, avec un montant maximal plafonné à 30'000 francs par bénéficiaire.
Ceux-ci peuvent ensuite candidater à différents fonds cantonaux, sans pouvoir toutefois vivre uniquement de fonds publics pour financer à la fois leur saison et leur quotidien. Le recours à des mécènes ou sponsors privés est donc incontournable, d'autant plus que les athlètes ont des besoins financiers élevés, comme l'indiquent les principaux concernés. Tous les athlètes interrogés dans cet article sont au bénéfice des aides listées ci-dessus.
De nombreux frais
Marianne Fatton, sacrée championne olympique de ski alpinisme aux Jeux de Cortina, consacre 40'000 francs par saison à sa pratique sportive, un montant qui s'additionne à ses dépenses de la vie courante. Hormis les frais liés aux compétitions et certains camps d’entraînement payés par le Club Alpin Suisse, tout le reste est à sa charge. "En tant qu’athlète de haut niveau, nous mangeons beaucoup. Les boissons et nourritures d’effort coûtent cher, et tout le matériel n’est pas pris en charge par les sponsors", relève la Neuchâteloise.
Hormis les soutiens évoqués plus haut, elle bénéficie également d'un apport via le programme "sport d'élite" de l'armée. Après une école de recrue de seize semaines consacrées presque exclusivement à l'entraînement, les soldats de milice peuvent bénéficier de l'Assurance Perte de Gains lors des camps et compétitions, "pour un maximum de 130 jours par an et environ 8000 francs annuels", indique Fatton.
En outre, si elle a pu négocier des contrats de longue durée (quatre ans au lieu d'un auparavant) auprès de certains sponsors grâce à ses performances à Milan-Cortina, Marianne Fatton se rappelle avoir dû effectuer des remplacements dans l'enseignement afin de financer son train de vie.
D'autres font parfois le choix de l'exil pour bénéficier d'un environnement d'entraînement moins pesant financièrement. C'est le cas de Célia Dupré, qui étudie à l'Université de Stanford et fait donc partie de l'équipe d'aviron universitaire californienne.
"Notre chance, c'est que la NCAA (réd: la riche National Collegiate Athletic Association, qui organise les compétitions universitaires américaines) oblige les institutions à avoir autant d'hommes que de femmes. De fait, les rameuses compensent le football américain à Stanford, et puisque nous sommes le deuxième plus gros contingent du campus, nous avons le financement qui va avec. Tout est payé et couvert", précise Dupré, qui bénéficie également d'une bourse universitaire.
Un gouffre par rapport à sa situation en Suisse, où les frais liés aux compétitions et aux camps d'entraînement avec l'équipe nationale sont pris en charge par Swiss Rowing, mais où la fédération demande ensuite une participation d'environ 60% du total aux clubs des personnes concernées. "Les clubs ne peuvent souvent pas y faire face, surtout lorsqu'ils ont plusieurs athlètes à leur charge", se désole la sociétaire du CA Vésenaz. La facture finale revient donc souvent aux athlètes.
Martin Dougoud s'est lui installé à Pau, la "Mecque" du kayak en eau vive, afin de bénéficier non seulement d'un bassin artificiel inexistant en Suisse, mais également d'un coût de la vie moins élevé, lui qui estime à 30'000 francs le coût d'une saison. "Le fait d'être en France m'aide, car la vie est un peu moins chère qu'en Suisse, même si tout mon argent part dans le kayak", avance le Genevois de 35 ans, qui doit lui aussi verser près de 90 francs par jour de compétition ou de camp d'entraînement à sa fédération Swiss Canoé, elle aussi désargentée.
En ski alpin, les difficultés sont moindres, comme l'évoque l'ex-slalomeuse Charlotte Chable. En tant que membre du cadre national de Swiss-Ski, la Vaudoise pouvait bénéficier de certains avantages intrinsèques à son sport. Au vu de sa popularité et de sa visibilité, le ski alpin concentre l'intérêt de nombreux sponsors, qui prennent en charge notamment l'équipement, les camps d'entraînement de Swiss-Ski, voire les déplacements pour les athlètes bénéficiant d'une voiture.
Pour celle qui affiche une 9e place en Coupe du monde comme meilleur résultat, la quête de soutiens privés s'est en outre révélée plutôt aisée. "J'étais une des rares skieuses romandes à l'époque, ce qui m'a facilité la recherche de sponsors. Une agence se chargeait de gérer ces droits, moyennant une commission", indique celle qui a obtenu sa maturité au lycée de Brigue, qui offre un équilibre sport-étude à de nombreux espoirs du ski suisse.
Le spectre des blessures
Au-delà du défi de devoir financer leur vie courante, les athlètes suisses craignent également les blessures et leur impact économique. Leur statut d'indépendant les pousse à cotiser d'eux-mêmes, tant pour leurs trois piliers AVS que pour une assurance accident/perte de gains.
"Les blessures nous pénalisent sur l'année d'après, s'il n'y a pas de résultats, précise Célia Dupré. Et il peut y avoir un impact sur notre "Swiss Olympic Card", même si c'est la fédération qui a le dernier mot en la matière et qu'elle connaît notre potentiel. Mais cela reste une source de stress."
Marianne Fatton relève pour sa part que le système suisse pourrait améliorer son soutien aux athlètes. "Si j'étais sous contrat, je pourrais bénéficier d'une assurance accident et cotiser pour mon 2e pilier AVS. Actuellement, une simple entorse peut avoir de graves conséquences", avance la double médaillée olympique auprès de Keystone-ATS.
Si elle a pu se constituer "un petit matelas" durant sa carrière de sportive, Charlotte Chable dit avoir été bien entourée pour faire les bons choix, notamment en matière d'assurance. Si elle bénéficiait d'une couverture élargie via la fédération, elle a dû souscrire elle-même une assurance perte de gains, qui au vu des blessures successives survenues à ses genoux au fil de sa carrière, a été bien utile.
Beaucoup de thérapies annexes ont également été à ses frais. "J'avais un coach physique personnel, un coach mental et j'ai parfois décidé de faire des camps d'entraînement de mon propre chef", se rappelle celle qui consacrait aussi près de 40'000 francs par saison à cet effet.
Un système qui participe à la responsabilisation
Pour Sergei Aschwanden, il faut distinguer deux problèmes différents face à cette réalité. Certains sports, dont l'aviron, le kayak et le ski alpinisme, ne parviennent pas à générer suffisamment de revenus via le sponsoring ou la vente de droits pour rémunérer chaque acteur.
"Cet aspect-là relève de la compétence et de la responsabilité des fédérations nationales et internationales", indique celui qui est également député PLR au Grand Conseil vaudois. Pour lui, l'Etat entre en jeu dès lors qu'il faut établir les conditions cadres en vigueur en Suisse. "Selon moi, ce n'est pas le rôle de la Suisse d'en faire plus pour les athlètes, vu qu'elle les soutient déjà via Swiss Olympic, mais plutôt aux cantons d'en rajouter s'ils le peuvent", appuie-t-il auprès de Keystone-ATS.
S'il estime que des ajustements sont nécessaires, le Vaudois défend certains aspects du système tel qu'il est pensé actuellement, notamment le fait d'avoir plusieurs institutions chargées de distribuer l'aide économique aux sportifs d'élite. "C'est mieux de ne pas mettre toutes les billes dans le même panier au cas où il y aurait des soucis de gestion dans l'une d'entre elles", estime-t-il.
"Devoir effectuer plusieurs demandes de fonds, cela participe aussi à la responsabilisation des athlètes de haut niveau, car nous sommes souvent maternés, justifie le président de l'Association suisse de judo et de ju-jitsu. Beaucoup d'athlètes ont de la peine lorsqu'ils mettent fin à leur carrière, car on ne leur cire plus leurs chaussures et on ne fait plus leur lessive", clame celui qui verrait d'un bon oeil le triplement des primes versées aux athlètes médaillés aux Jeux.
La France ou la Norvège en exemple?
S'ils rmettent en lumière les carences du système suisse, les athlètes reconnaissent qu'il a des bienfaits. Notamment en comparaison avec l'Amérique du Nord.
"Je préfère voir le positif, déclare Charlotte Chable. Par rapport à d'autres pays, la Suisse est privilégiée. Lorsque tu es dans le cadre national, tu dois aller au bout du rêve". Elle cite notamment l'exemple des skieurs canadiens, "où même des médaillés olympiques doivent payer des sommes énormes chaque saison". Célia Dupré abonde à propos du système américain: "Là-bas, c'est horrible. Il n'y a pas de fondation comme Swiss Olympic qui soutient les athlètes."
L'exemple de la France séduit cependant les athlètes interrogés. Près de 300 athlètes y sont employés auprès de différents services de l'Etat (douane, police, etc.), qui bénéficient de l'image de compter des sportifs dans leurs rangs. En échange de quelques jours de services par an, les athlètes peuvent se concentrer sur leur pratique tout en bénéficiant d'un contrat de deux ans renouvelable et d'un salaire ("autour du SMIC", comme l'indiquait Franceinfo en 2023).
"Un salaire même minimum me permettrait d'être plus sereine financièrement", avance Marianne Fatton. "J'aurais une préférence pour plus d'accompagnement, avec des contrats sur deux ans par exemple", abonde Martin Dougoud, qui a un temps cumulé un travail d'horloger avec le kayak.
En Suisse, seuls neuf athlètes sont contractuels auprès de l'armée suisse en vue des Jeux de 2028. Un faible soutien qui s'explique par "la relation que nous avons en Suisse vis-à-vis du travail", avance l'historien du sport à l'UNIL, Grégory Quin. Le sport reste considéré comme un loisir, et "l'essentiel de l'argent public est fléché vers la relève" plutôt que l'élite, relève-t-il.
Selon Sergei Aschwanden, le statut d'indépendant est un mal nécessaire. "Dans un monde idéal où les fédérations pourraient engager les athlètes, cela faciliterait pas mal la vie des athlètes, notamment du point de vue des protections qu'offre le statut d'employé après une blessure", admet-il. Mais au vu des ressources limitées de la Suisse, "le système norvégien, qui propose de miser de l'argent sur les disciplines fortes du pays, me conviendrait".
Une panacée, quand on sait que ce pays de 5,5 millions d'habitants a terminé en tête du tableau des médailles lors des quatre dernières éditions des Jeux d'hiver?